Liberté

Par Charlotte Pons

Le texte qui suit est la version « enrichie » d’une micronouvelle écrite dans le cadre du concours Radio France. Thème : liberté, consigne : 1 000 signes.

Elle gardait l’arme à portée de main, pour le moment venu. Et il se pouvait bien que ce fût aujourd’hui. Allongée sur ce lit qu’elle ne quittait plus, elle entendait ses enfants chuchoter dans la pièce d’à-côté, avancer à pas feutrés, les mines plus contrites encore qu’à leur habitude – si c’était encore possible.

Elle avait toujours su que ça viendrait d’eux, qu’ils prendraient la décision contre sa volonté – ou pire, sans la consulter. On y était. Elle les aimait mais les mettre au monde puis les élever l’avait privée d’un paquet de libertés ; qu’ils l’empêchent aujourd’hui d’exercer l’ultime ne la surprenait pas, pas tant que ça. Mais comment leur en vouloir ? Ils avaient leurs vies désormais, elle ne voulait pas gêner.

Elle avait toujours su à quoi s’en tenir et aux premiers symptômes de la maladie elle s’était dit : « Tiens-toi prête ». Elle pensait l’être.

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Mais le moment venu, elle n’a pas pu.

Lorsque les infirmiers sont venus la chercher pour l’hospitaliser – « Vous verrez madame, on prendra soin de vous », « Tu verras maman, tu seras mieux » -, elle a tendu la main vers la table de chevet mais à ce moment-là, à ce moment précisément, un rayon de soleil a éclairé la pièce. De la fenêtre ouverte, lui sont parvenus le bruissement du vent dans les arbres, les effluves du jasmin qui s’épanouit sur la façade. Au loin, l’éclat de rire de sa petite-fille. Toutes choses familières, tous ces signes de vie. Un instant, elle a fermé les yeux, laissé le soleil chauffer sa joue. Un instant de trop certainement.

Il est des libertés plus difficiles que d’autres à exercer.

Oqmar & Nedjma

Par Charlotte Pons

La première fois qu’Oqmar vit Nedjma, elle avait dix ans ; lui, à peine plus. Elle se tenait près de la clôture en fil barbelé, l’air songeuse, comme si elle tentait de déterminer quelle dose d’ingéniosité, de courage ou d’inconscience il lui faudrait pour passer, et quelles étaient ses chances d’arriver vivante de l’autre côté. Elle dut les estimer à nulles car ses épaules s’affaissèrent en un soupir. Puis elle leva le visage vers l’arbre dans lequel Oqmar se trouvait perché dix mètres en face et lui sourit. Le garçon faillit en tomber à la renverse.

  • – C’est comment ?
  • – …..
  • – De ton côté, c’est comment ? insista-t-elle en indiquant du menton le champ derrière le grillage, dans lequel se trouvaient l’arbre et Oqmar.
  • – Oh…

 

Il descendit, s’approcha. Pour se donner une contenance, il épousseta son pantalon qui pochait aux genoux, tout en la reluquant par en dessous, à travers le grillage. Cette fille était sacrément jolie. La silhouette fluette d’une gamine, le sourire franc, mais le visage plein d’une suavité qui n’était pas celle de son âge.

 

  • – Je dois y aller. Moi c’est Nedjma. À demain ?

 

Oqmar hocha vigoureusement la tête tandis qu’en face, la fillette détalait en direction du talus. C’était l’heure de la ronde, le troupier allait passer.

Le lendemain, Oqmar pédala à toute vitesse sur la bicyclette bringuebalante qu’il avait récupérée dans les décombres de l’immeuble voisin après le dernier bombardement. C’était celle d’Amir, ça ne faisait pas de doute. Tous les gamins du quartier avaient tourné autour quelques mois plus tôt, sifflant d’admiration, bavant d’envie. Amir lui, était fier comme un paon – et il y avait de quoi fanfaronner, vraiment. Il réclamait une bille à qui désirait poser ses fesses sur la selle, deux pour vous initier au dérapage contrôlé.

C’était avant et Amir ne s’était pas relevé du bombardement. Oqmar avait d’abord répugné à se l’approprier mais ici plus qu’ailleurs et aujourd’hui plus que jamais, une bicyclette, même de guingois, offrait une sacrée liberté à un gamin de dix ans. Alors Oqmar n’avait pas hésité longtemps.

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De la liberté, il ne connaissait pas grand chose, seulement ce que les romans d’aventures empruntés à la bibliothèque pouvaient bien lui évoquer. Ça, et Internet. La bibliothèque avait été ensevelie dès les premiers jours de la guerre, Internet, coupé. Mais ce matin-là, ce premier matin après que Nedjma lui avait dit « À demain », après que, pour la première fois, une fille lui avait donné rendez-vous, le garçonnet ressentait quelque chose qui pouvait bien s’apparenter à de la liberté – en tout cas, de l’excitation et de la joie.

Lorsqu’il arriva, Nedjma était déjà là, de l’autre côté des barbelés. Oqmar souffla en posant pied à terre. Il avait fait le trajet en apnée – et il en serait désormais toujours ainsi lorsqu’il se rendrait voir Nedjma, ce serait souffle court ou coupé, comme s’il craignait que même la plus légère des expirations puisse la faire disparaître ou ne le réveille d’un songe. Il n’en revenait pas de sa chance, jusque-là, il laissait les filles plutôt indifférentes, sauf Amina mais Amina a un pied bot et une tache de vin, il ne s’en vantait pas. Mais la fillette qui l’attendait avait les pommettes hautes et des yeux de chat, les cheveux soyeux et le visage qui s’éclaira en le voyant.

Dès lors, ils se retrouvèrent tous les jours. Elle posait sans cesse des questions quant lui se serait suffi à la contempler. Pour le plaisir d’entendre son rire, il enjolivait la réalité – en vérité, il mentait : « Il y a des manèges et de la barbe à papa ». Certainement n’était-elle pas dupe mais sûrement voulait-elle rêver. Car le vrai, toute cette peine qu’il se trimballait, les murs criblés de balles, les exécutions, la grisaille, la peur au ventre, celle de l’autre, elle en avait déjà sa part et bien plus encore, bien plus que n’importe quel enfant devrait avoir à supporter.

Elle, elle lui décrivait la saveur du cochon grillé et des figues qui avaient poussé à foison cette année. Du côté d’Oqmar, le premier était péché et la récolte des secondes avait été confisquée. Que ce soit une fille, cette fille, qui lui parle de la sensation des grains de figues en bouche, était bien meilleur que s’il en avait réellement mangées. Et le soir, entassé parmi ses frères et sœurs sur le matelas, il imaginait comment ce serait de l’embrasser, il imaginait comment ce serait de recueillir quelques grains à même ses lèvres à elle.

Il en fut ainsi jusqu’à l’hiver. Mais alors que tombèrent les premières neiges, il y eut un jour où elle ne vint pas. Un deuxième, un troisième. Au quatrième, la neige ne tombait plus. Au septième, Oqmar décida d’aller la chercher.

De ses mains engourdies par le froid, il creusa difficilement la terre sous les fils barbelés qui scindaient la rue – le bourg, le territoire et la population – en deux.  Ses doigts ankylosés avaient bleuis lorsqu’il obtint un trou à peine visible mais suffisamment grand pour laisser passer sa frêle carcasse. Il eut la tentation de s’en remettre à la grâce de Dieu mais voilà un moment qu’il avait compris que Dieu les avait abandonnés. Il se faufila.

La déflagration de joie qui le saisit à ce moment-là, ce moment où il comprit qu’il était passé, qu’il avait pris la liberté de passer de l’autre côté, se confondit avec la décharge. Le tir d’un soldat ou une mine. Il ne saurait pas, pas plus que ce qu’il était advenu de Nedjma.

Suivez cette voiture !

Par Charlotte Pons

Le texte qui suit est une illustration d’un genre de récit bien particulier : le skaz, soit, en bref, un récit à la première personne plus proche de la langue parlée que de l’écrit et qui donne l’impression d’une improvisation. Cela peut donner lieu à une proposition d’écriture en atelier.

La première fois, j’ai cru que ça ne marcherait pas. Mais faut croire que je suis tombée sur aussi dingue que moi, aussi joueur – ou plus certainement le gars avait-il compris que c’était un bon moyen de faire tourner son compteur. Je n’avais rien prémédité, croyez-moi, ce genre de chose ne m’a jamais effleurée. Les coups d’théâtre, coup d’sang, coup d’folie, c’est pas vraiment mon truc – la vie est une chose sérieuse n’est-ce pas ?   « Clara est très posée » disait toujours ma mère ; « Clara est très intériorisée » avait décidé mon père. Alors qu’est-ce qui m’a pris ce jour-là ?

C’était un jour de janvier, le genre de jour où l’on a envie de tout envoyer promener, où l’on se dit qu’il aurait mieux valu rester couché.

Bref, je marchais dans Paris quand j’ai vu le taxi.

J’ai pensé : « Pourquoi pas ? »

J’ai pensé : « Voilà bien longtemps que je n’ai pas joué, que je ne me suis pas amusée. »

Et je suis montée.

J’ai dit :

-Suivez cette voiture.

Là, voyez-vous, c’était quitte ou double. Honnêtement, je m’attendais à me faire sortir. Je m’attendais à m’entendre dire : « J’ai autre chose à faire ma p’tite dame ».

Faut avouer, j’ai pas vraiment l’envergure ni l’allure d’un privé et puis devant nous, y avait pas de voiture. J’veux dire, pas à ce moment-là, pas devant nous précisément. C’est pas d’bol j’avais choisi la seule artère quasiment vide de Paris, c’est à ça qu’on devine un bleu.

Mais le chauffeur a assuré. Qu’est-ce qui lui est bien passé par la tête à ce moment-là ? Ma foi, mystère, aussi obscur que c’qui avait traversé la mienne. Peut-être avait-il l’habitude, sans doute que Paris est pleine de dingues aux demandes pas nettes et que franchement, la mienne, c’était peanuts à côté.

En tout cas, il m’a jeté un œil par le biais du rétroviseur et, impassible, il a démarré. Pas vraiment en trombe, sur ce point, il aurait pu mieux faire, y’a de la marge. Mais bon on va pas se plaindre hein, au moins était-il de bonne volonté.

Il y a eu un moment de flottement, te voilà bien maligne maintenant. Je me suis enfoncée un peu plus profondément dans la banquette en moleskine, tête rentrée dans les épaules voûtées. J’ai pensé que j’aurais volontiers mis des lunettes noires, la prochaine fois, je prévois et je pense aux accessoires.

On a remonté les quais, en silence. Passé devant le 36 et le Palais de justice, je me suis tassée un peu plus encore, pour faire genre.

Lui aussi sans doute qu’il commençait à s’amuser car arrivés à Orsay, il a subitement fait demi-tour. « Il cherche à nous semer » a t-il sobrement commenté. Je l’aurais embrassé. Bon dieu oui, je l’aurais embrassé. Ça m’a requinquée et donné des idées.

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-À la Concorde, ai-je lancé.

Devant la Grande Roue, je lui ai demandé de m’attendre, moteur allumé.

J’aurais aimé monter avec une personne seule, ça aurait fait plus réaliste pour faire croire à un échange d’informations, non ? Mais faut dire qu’y a pas grand monde qui s’amuse à faire un tour de Grande Roue en solo, un matin gris de janvier. Alors j’ai choisi un couple de touristes. Dans mon malheur j’ai eu de la chance, ils avaient bien la tête de l’emploi, on aurait dit deux transfuges venus de l’Est.

En haut, j’ai fait mine de prendre des photos de l’Assemblée et de l’Élysée, j’étais tellement dans mon rôle que pour un peu, je m’y serais crue, je me serais attendue à ce que des flics en civil me cueillent à l’arrivée et me demandent de leur remettre mon smartphone. «Là, tout doux. Donnez-nous ce portable sans faire d’histoires mademoiselle. » Et moi, j’me serais carapatée dans les jardins des Tuileries. Parce que justement, faire des histoires c’est mon truc vous voyez ?

Bon, évidemment, à part un marchand ambulant qui voulait me refourguer sa camelote, personne ne m’a interpellée à la descente de la Grande Roue.

Je suis remontée en voiture, nouveaux regards croisés dans le rétroviseur, petits hochements de tête entendus de part et d’autre, on a redémarré.

On a roulé quoi ? Encore dix minutes peut-être. Et puis j’ai réalisé que je n’avais pas grand chose comme monnaie sur moi, en tout cas, pas assez pour le payer. J’avais pas prévu j’vous dis

-Vous prenez la carte ?

Il a acquiescé et :

-On s’arrête là ?

À mon tour de hocher la tête.

En payant – grassement, je sais me me montrer grand seigneur – j’me suis demandé ce qu’il allait raconter à sa bourgeoise en rentrant. Si même il allait le lui raconter, parce qu’encore une fois, des dingues, il doit en croiser. Moi, c’était vite vu, j’avais personne à qui raconter quoi que ce soit et pour le coup, c’est plus difficile de faire semblant.

J’allais m’laisser aller, faire ma fillette et verser ma p’tite larme quand il m’a dit :

-Demain même endroit, même heure ?

Proposition d’écriture : logo rallye

Par Charlotte Pons

Imaginé notamment par Raymond Queneau, le logo rallye consiste à écrire un texte en introduisant dans un ordre imposé une liste de mots. Le texte doit faire sens. Dans la proposition ci-dessous, les mots ont été choisis parmi ceux qui ont fait leur entrée dans le dictionnaire en 2016. Ils sont donc significatifs d’une époque.

 

Les mots à placer : complotiste, lombricomposteur, zadiste, vegan, fixie, ubérisation, peshmerga, nomophobie, émoticône.

 

De rage, Adèle envoya valser la table. Gabriel commençait à sérieusement l’agacer. Il en allait toujours ainsi avec lui, ça menaçait toujours de tourner au pugilat. En arrivant, déjà, il avait l’œil mauvais et le ton à l’avenant – l’haleine pas très fraîche non plus. Arthur lui avait fait un signe du genre « pas facile, le frangin ». Et effectivement, il allait en être pour ses frais. Il avait pas fallu dix gorgées de bière et cinq minutes pour que Gabriel fasse craquer les jointures. Dix gorgées, cinq minutes et deux-trois conneries d’Arthur. Car il fallait reconnaître que ce dernier n’y mettait pas du sien.

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« Alors comme ça, t’es flic ? avait-il attaqué. Et les attentats, t’en penses quoi ? » Adèle avait fermé les yeux, pressentant la suite. Et ça n’avait pas manqué, cet abruti avait embrayé sur le discours complotiste qu’il tenait depuis quelque temps. Une fois qu’Arthur avait eu terminé, Gabriel l’avait fixé un long moment sans rien dire, jusqu’à ce que l’autre se tortille comme un ver dans un lombricomposteur. Et puis il s’était levé et lui avait mis un coup de tête. Sans sommation. Faut dire que Gaby était un peu à cran en ce moment, la profession se faisant caillasser à tout-va par les zadistes installés sur le chantier du futur aéroport. Arthur, 48 kilos tout mouillé, avait vacillé, avant de se rattraper à la table, dont il avait finalement entraîné tout le contenu au sol dans sa chute. Il avait terminé le visage écrasé dans le saucisson. Lui, un vegan. Et Adèle n’aurait su dire si les cris de goret qu’il poussait étaient d’horreur ou de douleur.

« Quel baltringue, ton gars », avait conclu Gabriel vingt minutes plus tard alors qu’Arthur avait foutu le camp, de guingois sur son fixie. Elle voulait bien le lui accorder. Elle-même, ça l’avait démangée plus d’une fois de lui en coller une, essentiellement lorsqu’il lui parlait ubérisation, micro-brasserie, légumes oubliés ou avantages de la rive droite sur la rive gauche. Pour se retenir, et le faire taire, elle l’entraînait au lit. Là, il n’avait rien de la caricature, il était même sacrément doué. Tellement bon qu’au début, elle lui sautait dessus toute la journée, on aurait dit une peshmerga qui revenait du front et n’avait pas vu d’homme depuis des mois. Alors, même si c’était un baltringue, elle l’aurait volontiers gardé pour la nuit.

Elle n’avait pas insisté pour retenir Arthur, mais, cinq minutes après son départ, elle lui envoyait un SMS. « T’es sûr de ne pas vouloir revenir ? Je l’ai mis à la porte. » Il avait mis trente minutes à lui répondre. Il l’avait pourtant lu immédiatement, elle le savait, c’était écrit sous le SMS : « lu », et de toute façon, vu sa nomophobie, il se passait rarement plus d’une minute entre le moment où il recevait un message et celui où il le lisait. Il n’avait pas pris la peine d’écrire, seulement de mettre un émoticône. Pour le moins explicite : une merde. Avec des yeux et un sourire. Mais une merde.

Alors, de rage, Adèle envoya valser la table.