• Engrenages & Fictions rencontre Lescop

    Il a une écriture et une rythmique bien à lui, qui créent une atmosphère en quelques mots bien ramassés, posent un personnage et suscitent des images qui sont autant de voies vers des histoires. Mais comment écrit-il, depuis quand et pourquoi ? Que lit-il et qu’en attend-il ? Nous avons rencontré Lescop pour parler d’écriture et de littérature.

    E&F : Pour la vidéo qui accompagne cette interview, tu as choisi de lire le prologue de « Un nuage en Pantalon » de Maïakovski. Pourquoi ce texte ?

    Lescop : C’est un texte qui me suit depuis longtemps. On m’a prêté le bouquin quand j’avais vingt ans et il ne m’a pas quitté depuis. C’est un manifeste et en même temps c’est un peu surréaliste. Maïakovski avait un côté punk dans sa démarche, ce côté : « On va tout faire très vite », « Je ne sais pas faire donc je sais faire » ou encore « On va dire des choses parce qu’elles sont fortes sans se soucier exactement du sens que ça a, dans un premier temps ». Mais si on se penche dessus, le texte a du sens. Il dit même des choses très fortes.

    Lesquelles ?

    C’est une manière d’exister très fort, une manière d’être le meilleur. Quand on s’appelle Vladimir Maïakovski il n’y a pas de meilleur Vladimir Maïakovski que Vladimir Maïakovski. C’est ce manifeste là pour moi : tu es le meilleur toi même, il n’y a personne pour être toi mieux que toi même. C’est ce que dit ce texte d’une manière détournée.

    C’est aussi un texte qui vient bousculer les codes du passé – en l’occurrence, du symbolisme. En cela aussi c’est transgressif. C’est cela que tu attends de la littérature, de la transgression ?

    J’attends qu’elle soit un peu insolente. Il faut qu’elle soit insolente, subversive. Mais il y a plusieurs manières de l’être. Même Fernando Pessoa qui était comptable était subversif, il était insolent à sa manière à lui, de la même manière que Mishima l’était ou que Bret Easton Ellis l’est aujourd’hui. Mais j’attends aussi qu’elle soit taquine, espiègle et même parfois drôle, un peu cocasse aussi. En tout cas, qu’elle dérange un petit peu.

     

    Dans les auteurs que tu aimes il y a Maïakovski mais aussi Mishima. Les deux se sont suicidés et ont eu des vies « sur le fil ». Est-ce que la vie et la personnalité des auteurs ont de l’importance dans l’attraction que les textes peuvent avoir sur toi ?

    Oui. Ça peut même être répulsif, ça peut être une attraction-répulsion. Par exemple, j’aime beaucoup Céline mais le personnage est plus que discutable, il est même carrément condamnable politiquement. Mishima aussi d’ailleurs. Maïakovski, lui, avait pris un autre versant de la radicalité, très à gauche.  Mais ce qui est intéressant c’est de voir qu’il n’est pas nécessaire d’avoir une vie très haute en couleurs pour être habité par des images fortes et écrire des choses très fortes. Encore une fois, Fernando Pessoa par exemple, avait la vie la plus normale possible, c’était même une revendication qu’il avait. Et c’est un manifeste ça aussi, c’est une autre forme de radicalité.

    C’est ce que tu cherches aussi à travers l’écriture, la radicalité ?

    Oui. Pour moi il n’est d’écriture que radicale, si on écrit pour arrondir les angles et ne rien troubler ça n’a pas d’intérêt.

    Quelle place tient l’écriture dans ta vie ?

    J’ai toujours écrit, depuis que je suis tout petit. Je ne sais pas dessiner, je sais à peine chanter, je ne sais rien faire de mes mains : il fallait bien que je trouve un truc avec lequel j’allais pouvoir m’exprimer. Très vite, j’ai compris qu’avec les mots, je pouvais éveiller des images. C’est ce rapport là que j’ai à l’écriture, tout simplement : essayer de donner corps à ce que je ressens. Il y en a qui le font par la sculpture, par l’architecture, la peinture… Moi je le fais par l’écriture.

    Par l’écriture de chanson, qui est une forme bien particulière….

    Oui et à mon sens, l’écriture musicale est l’art mineur de la poésie. L’écriture de chanson est à la poésie ce que la pop musique est à la musique classique et j’assume complètement ça, j’assume complètement le fait d’être pop comme auteur. Je ne suis pas un intellectuel, je ne suis pas un poète, je ne suis pas Mishima ni Proust.  Ce sont des gens qui m’inspirent mais je viens d’une autre école, celle du rock’n’roll où on te dit : ‘voici un accord, voici un autre accord maintenant forme un groupe et fais une chanson’.  C’est de cette manière-là que j’ai écrit, je m’impose donc moins de contraintes techniques que des gens qui font des alexandrins.

    Il y a quand même les contraintes liées au fait de mettre ces mots en musique…

    Souvent le but de mettre un texte en musique est de faire apparaître un second sens, voire de faire apparaître un sens tout court. Il m’arrive d’écrire des choses sans savoir ce que ça veut dire et de le comprendre quand elles sont en musique. Ce qui est intéressant c’est de faire raconter d’autres choses au texte en jouant avec la musique, par exemple écrire un texte très doux avec une musique très violente, ou l’inverse. C’est ça qui m’intéresse dans l’écriture de chansons, chercher l’équilibre ou le déséquilibre entre le texte et la musique.

    Tu parles de l’écriture de chansons comme d’un art mineur mais il y a un « panthéon » d’auteurs de chansons en France. Est-ce que c’est paralysant quand on commence à écrire des textes ?

    Oui mais pas longtemps. Et puis je viens d’un milieu dans lequel on ne réfléchissait pas trop longtemps parce qu’on avait envie d’aller vite. On écrivait des textes comme on montait un groupe. En fait, lorsque ça vient vraiment de toi, que c’est sincère et que tu as envie de le dire devant des gens alors ce qui tu écris a le mérite d’être dit. Il ne faut pas attendre qu’il y ait des gens qui te disent que t’es un grand poète pour montrer tes textes.

    Et ton écriture, tu la vois évoluer ?

    L’écriture je pense qu’il ne faut pas trop la regarder, il faut la faire, il faut la dire, la vivre, la chanter. Il ne faut pas commencer à l’observer trop. Et en général quand je la vois c’est qu’elle commence à stagner. C’est le cas en ce moment où j’essaie de partir dans d’autres directions, de tenter autre chose.

    Est-ce que tu as une intention de départ quand tu commences à écrire ou est-ce que ce sont les mots qui font naître l’idée ?

    Tu te fixes toujours un but quand tu commences à écrire un texte. Mais pour moi ce qui est intéressant c’est le chemin et celui-ci va t’emmener ailleurs que le but que tu imaginais. L’intention de départ, elle appartient déjà au passé, elle était là avant que tu écrives le texte. Donc le but d’une idée c’est de ne pas y arriver, d’aller ailleurs, plus loin, de la dépasser. Si tu vas à l’endroit où tu croyais aller, t’as raté ta chanson.

     

    Crédit Photo : Tristane Mesquita