• Engrenages & Fictions rencontre Grand Blanc

    Engrenages & Fictions : Tu as choisi de lire un poème de Jacques Prévert, pourquoi ce choix ?

    Benoit David :  Paroles est le premier recueil de poésie que j’ai lu étant enfant. Il m’a ensuite accompagné pendant toutes mes études de littérature alors qu’il n’était pas très bien considéré par mes profs de prépa…Mais pour moi, c’est l’origine de l’éveil à la poésie et c’est aussi une poésie qui grandi avec le lecteur.

    Comment l’expliques-tu ?

    Peut-être parce qu’il y a une vraie musicalité chez Prévert. Il a un lexique très simple et des procédés très simples, comme la répétition, qui touchent un enfant. Un sujet comme celui de la Grasse matinée par exemple : un SDF qui en vient au meurtre pour se nourrir… Et bien cela touche l’enfant, même dans la complainte anarchiste. Enfant, je ne comprenais pas ce qu’était une complainte anarchiste et pourtant, ça me touchait. J’étais touché par la poésie, l’élan musical pour rendre « ça » beau. Je n’avais pas conscience de ce qu’était ce « ça « . Maintenant, en en ayant un peu plus conscience, et bien cet effort musical prend encore plus de prix, ne se dévalue pas.

    As-tu souvenir d’autres émotions littéraires ?

    Chez moi, la littérature n’était pas quelque chose d’omniprésent bien que mes grands-parents aient été profs de Lettres et d’Allemand. Ce n’était pas un rapport sacral, du coup j’ai pu faire mon chemin. Les émotions littéraires ont été suscitées par mes profs de lycée et de prépa via l’enseignement. Je suis tombé sur René Char, Rober Desnos, Charles Baudelaire… Et quelques romans… Céline, Tolstoï. Guerre et paix m’a terrassé, un livre qui m’a faut comprendre que pas de frontière entre la poésie et la prose. Et puis j’ai découvert Yve Bonnefoy, j’ai pris ses poèmes en pleine gueule, j’avais la très curieuse impression de les comprendre pour des raisons personnelles. C’était la première fois que je comprenais des poèmes vraiment, à l’intérieur de moi. Mais c’était un peu dérangeant car je me demandais si le fait de le comprendre pour des questions de hasard biographiques ne détruisait pas complètement la valeur artistique d’un poème. En poursuivant mes études de littérature, j’ai étudié Bonnefoy et j’ai appris que les questions de la valeur du poème, de la généralité du poème, du rapport entre la vie de l’auteur et son texte obsédaient Bonnefoy. J’ai fait mon mémoire là dessus. Je voulais voir quel rapport il posait entre la poésie et la vie. À terme je n’étais plus du tout d’accord avec lui, ma passion des premières heures s’est un peu éteinte. Mais depuis, je me suis réconcilié avec sa poésie.

    Et toi, quand as-tu commencé à écrire ?

    J’ai commencé à écrire avec Grand Blanc, au moment où je faisais mon mémoire. L’écriture ne m’est pas venue de la littérature mais de la musique. C’était compliqué d’écrire en prépa… Je pense que c’est quelque chose que beaucoup de gens ressentent dans ces filières. La possibilité, le plaisir, le droit d’écrire est venu parallèlement à ces travaux de recherches, en faisant un groupe de musique. Moi, ce que je voulais c’était ne pas raconter d’histoires, surtout pas en fait. Je voulais juste créer de la musique entre les mots, créer des espèces de rapports sémantiques forcés entre les mots, forcés par le son. Si je me souviens bien, ça s’appelle la paronomase, ce procédé de style qui consiste à poser une équivalence de sens entre deux mots qui n’ont aucun rapport, uniquement une vague ressemblance sonore. Et en mettant à la suite paronomase sur paronomase, en mettant quelques rimes, ça crée une espèce de tensions entre les mots mais pas d’histoire. C’était une volonté, pour que le texte soit disponible à l’histoire de chacun. Dans les écrits théoriques de Bonnefoy, qui a beaucoup glosé sur les auteurs qu’il a étudiés, il se dirigeait vers un truc assez old school de critique bio, de comprendre le sens d’un poème parce qu’on a fréquenté l’auteur, parce qu’on connaît sa bio, moi ça ne me va pas, c’est quelque chose que la chanson réfute, ce qui m’intéresse…

    Le signifiant plutôt que le signifié ?

    En tout cas, écrire des chansons entretient la croyance que les formes sonores sont capables de créer du sens dans le temps. Cela ne veut pas dire qu’elles trimballent leur sens avec elles, ça veut dire qu’elles sont capables, à tout moment, de recréer du sens, d’agréger la vie des gens et c’est ça que je cherche.  C’est la transmission orale qui est en jeu dans les poèmes et les chansons, le fait de rendre à l’écriture son oralité. Du coup, ça vit, ça une faculté à être énoncé par une voix et ce n’est pas rien. C’est un contresens de dire que l’oralité est désuète ou inutile dans une société de l’écriture. Si j’ai choisi le texte de Prévert, c’est aussi parce que dans ma famille, il y a des gens touchés par des pertes de mémoires, de l’aphasie, par Alzheimer. Un mal assez contemporain en fait, lié au vieillissement de la population… J’ai vu des membres de ma famille ne plus avoir à la bouche que des comptines et des vers, les dernières formes verbales qui survivaient était des vers – il y avait notamment des mots de Prévert dans ces phrases – et ça m’a vraiment donné la conviction que c’était quelque chose d’important. Même si ça peut paraître risible d’aimer les poèmes, les chansons, en fait, c’est d’une importance capitale.

    Tu parles de rendre son oralité à l’écriture mais est-ce que tu tiens compte de l’outil de la voix en écrivant ?

    La voix c’est très important. Je ne sais pas écrire de textes sans les chanter ou les mettre en musique. Je serais incapable d’écrire sans la projection en musique et en même temps, une fois qu’on est devant le micro, il y a aussi un effet de retour qui fait que la voix limite. Parfois le flow est pas le bon, il faut réécrire, amender le texte parce que c’est trop dense, trop vague pour le chant… Et puis c’est difficile de chanter, c’est un effort. Je ne sais pas si la voix aide à écrire, je pense que ce qu’elle permet, c’est un endroit où vérifier le texte, ou l’éprouver et moi je pourrai pas écrire sans ça, même si des fois, ça fait échouer le texte, ça le rend faible, ça la montre faible et faut réécrire. ; ou abandonner parfois

    Tu écris aussi des textes qui sont chantés par Camille. Est-ce qu’écrire pour que les mots soient dits par une autre change quelque chose dans ta rythmique, dans ta façon d’écrire ?

    À vrai dire Camille refait sa métrique elle même, elle a un sens de la métrique très particulier et on s’engueule parfois pour ça ! Moi, je tiens à ma métrique et je suis… parfois j’ai beaucoup bossé sur mes textes, alors je me demande pourquoi elle veut faire autrement mais en fait, c’est l’une des plus belles choses qui me soit arrivé : voir que le même texte peut être dit sur une autre métrique avec une autre voix.  J’ai énormément de chance comme auteur de pouvoir être aussi surpris par un texte que j’ai écrit.