• Engrenages & Fictions rencontre Bertrand Belin

    Chaque trimestre, Engrenages & Fictions rencontre un artiste pour la lecture d’un texte de son choix et pour évoquer son rapport à l’écriture et à la littérature. Rencontre #3 : Bertrand Belin.

    Il a un ton reconnaissable entre tous – et on ne parle pas là de son timbre ni de sa façon de poser sa voix, plutôt de ses ellipses et de ses rengaines, de sa manière d’agencer les phrases et d’un sens particulier du tragi-comique où le prosaïque flirte avec le poétique. Bertrand Belin a choisi de lire « La Crevette dans tous ses états » de Francis Ponge. Il nous parle poésie, rythmique, langage et cela ouvre d’infinis possibles.

     E&F : Pourquoi avoir choisi de lire un texte de Francis Ponge ?  

    Bertrand Belin : Pour des raisons plus compliquées qu’il n’y paraît. Pour le plaisir de la lecture mais aussi parce que je suis familier avec bien des objets dont Francis Ponge parle dans son œuvre poétique quand bien même il ne se reconnait pas dans le terme poète. J’ai choisi la crevette plutôt qu’un autre objet, vivant ou inanimé, car l’univers marin et la crevette sont des choses dont je suis coutumier. Je vois très bien de quoi il parle.

    Qu’aimez-vous chez Ponge ?

    Sa façon toute particulière, sans affect, sans pathos, de venir broder autour des choses de peu une extension qui les révèle comme neuves aux yeux des observateurs. Il arrive à rendre à ces objets une existence explosive, violente, plus solide, plus durable que la nôtre. Les objets durent plus longtemps que les gens pour reprendre l’expression d’une chanson de Philippe Katerine que j’aime aussi beaucoup, pour les mêmes raisons. Plutôt que d’aller chercher entre les choses une substance où se tiendrait la poésie, un genre de mystère, un voile qu’il faudrait capturer, Ponge postule qu’il n’y a rien entre les choses. C’est dans ce rappel de la brutalité de ce qui existe, le dur de ce qui nous entoure, que se trouve la poésie. Ponge rappelle que ces choses solides sont le monde dans lequel nous sommes plongés corps et âmes et qu’il n’y a rien d’autre. Par conséquent, c’est à ça qu’on se raccroche quand on sombre, on se raccroche à ce qu’il y a sous nos mains, et ça peut être un porte-manteau ou un cendrier.

    Vous disiez avoir choisi ce texte notamment parce qu’il fait écho à des choses dont vous êtes coutumier, à des réminiscences de l’enfance. Est-ce important que la poésie ou la littérature fassent écho à l’expérience personnelle ?

    C’est important mais tout, d’une manière lointaine ou proche, fait écho. Je n’ai jamais conduit d’avion mais j’ai déjà été passager : un livre qui se déroule dans un cockpit ferait écho. Ce n’est pas dans le sujet que cela se situe mais plutôt dans l’ordonnance des mots, dans la distance entre la chose et l’auteur, ce qu’il y a comme trace de temps passé à l’écriture dans la syntaxe elle-même, en particulier dans une écriture aussi ouvragée que celle-là. C’est important de sentir l’auteur derrière sa page, ça me rassure de savoir que des gens, alors qu’ils n’ont qu’une vie, ont pris un bon moment pour écrire ça, qu’ils ont pris sans compter. La paix existe.

    Dans quel état écrire vous plonge t-il ?

    C’est une sorte d’absence provisoire au monde, à son raffut. L’écriture peut produire un sentiment à la fois de ralentissement de la marche du monde et en même temps un déploiement latéral en temps. Créer de la durée dans des pages avec de l’encre, c’est une magie intéressante. Quand j’écris il y a quelque chose qui s’apparente à un genre d’exil provisoire, bref et volontaire, désiré

    Est-ce différent selon qu’il s’agit de l’écriture d’un roman ou d’une chanson ?

    Cela a la même provenance mais ne procède pas des mêmes mécaniques dans le temps et dans l’espace. D’une part parce que dans la chanson, il y a de la musique. La musique et les paroles, il faut les faire exister en deux temps, on ne peut pas faire autrement, ce qui n’est pas le cas de l’écriture quand elle est débarrassée de cette contrainte du son – car je constate que c’est une contrainte pour ma part, contrainte avec laquelle il est agréable de produire des choses qui semblent réussies pour soi mais c’est quand même contraignant. Donc je ne vis pas les choses de la même façon mais je dirais pourtant qu’il y a une sorte de continuité, en tout cas sur le plan littéraire et le plan poétique – car je ne vais pas me cacher derrière mon petit doigt, j’ai des velléités de poète quand j’écris des chansons, en tout cas, une part de mon influence et de mon inspiration me vient des poètes que j’ai lus. Mais de mes brefs romans et de mes chansons on peut dire qu’ils appartiennent au même domaine d’expression, même si, au moment de les faire, ça n’engage pas les mêmes muscles, c’est une différence bénigne.

    Comment travailler alors avec la contrainte du son ?

    Quand j’écris une chanson, j’ai toujours un petit peu d’avance sur la musique et les mots vont devoir s’adapter. C’est comme si vous aviez l’intention de traverser une rivière et que vous étiez en train de construire un pont : vous faites un mètre de pont et vous avancez de cinquante centimètre. Vous pouvez alors vous installer pour construire encore un mètre de pont de manière à pouvoir encore avancer, il y a donc toujours un peu d’avance pour mettre les pas, sinon vous ne pouvez pas avancer. Et bien c’est ainsi pour moi en musique : j’ai toujours un peu d’avance comme ça les mots je peux les disposer petit à petit quand c’est solide en dessous. La musique prend à sa charge une partie assez importante de ce qu’on pourrait qualifier du caractère dramaturgique d’une chanson, elle donne une tonalité, pour ne pas dire un ton au discours, une provenance. On a recours aux systèmes harmoniques, mineur-majeur, ça donne un décor, une intention, un mood. Donc la musique prend à sa charge une partie du discours qu’il n’est pas nécessaire de porter dans le texte. Je fais des textes qui sont assez brefs, assez ajourés, qui peuvent paraître assez osseux et qui ne sont pas destinés à être lus. Si on les lit dans les livrets des disques – car souvent on nous impose de mettre des livrets dans les disques -, on se retrouve avec des textes auxquels il semble manquer des bouts, mais ces bouts-là sont dans la musique.

    J’ai lu que vous ne posiez pas les mots sur papier durant les périodes de composition, pour ne pas être influencé par ce qui est ainsi visuellement fixé…

    Cela a pu être vrai mais ça l’est moins depuis que j’ai un téléphone sur lequel je peux prendre des notes. Quand l’écriture s’imprime devant soi, qu’on voit apparaître les mots sur la page – notamment pour la chanson qui est codifiée – on voit naître des architectures et ces architectures pourraient nous contraindre à des choses motivées par le texte lui-même et non par la voix. Or chanter passe par la bouche donc j’essaie de ne pas mettre d’intermédiaire entre la pensée et la bouche. La page d’écriture serait comme une voix en plus. Dans le cadre du roman, de l’écriture au long cours, cela me pose moins de problème parce qu’il n’y a pas la contrainte de la musique et que par conséquent les questions de structures ne se posent pas de la même façon, elles nous échappent parce que le texte est plus long, on ne la voit pas entièrement sur une page, on ne voit pas les motifs et l’architecture tout de suite. Et puis je vais devoir chanter mes chansons pendant quoi ? Dix, vingt ans…J’ai l’impression que ne pas les voir écrites me protège de quelque chose.

    Et lorsque vous êtes en cours d’écriture d’un roman, lisez-vous votre ouvrage à voix haute pour voir comment il « sonne » ?

    Un peu. Mais…Avec un texte comme celui de Ponge, il faut faire attention à chaque instant. Quand on le lit, on a l’impression de marcher sur une corniche, de marcher sur des chardons. Il y a des consonnes qui sont hérissées de petits pièges et pourtant, quand on le lit sans faire d’erreur, apparaît une sorte de clarté, c’est finalement très musical mais musical moderne, avec des surgissements, des verticalités très fortes et très sonores. C’est une gymnastique agréable quand on lit, épineuse, et c’est fait pour être lu. Francis Ponge devait se délecter de tout ce qu’il avait laissé sur la page, c’est comme des friandises, ça croustille. Chez moi ça ne croustille pas, c’est autre chose, c’est plus cuit.

    Ecrire pour d’autres, cela vous plaît-il ?

    C’est bien quand ça se fait simplement. Il m’est arrivé d’écrire des chansons pour des gens qui sont venus chercher dans mes textes quelque chose qui était à moi, ce n’était pas à moi de m’adapter, je n’ai pas une capacité très grande à m’adapter. C’est à prendre ou à laisser, je n’ai pas trente-six façons d’écrire.

    Cela peut-il frustrer ?

    Je n’en suis pas à ce moment-là, je ne me sens pas me répéter. Et puis j’ai la chance d’être un musicien et de pouvoir aussi me passer des mots donc le jour où je sentirai que ce que je fais s’apparente à un système, il sera temps d’arrêter plutôt que de chercher à tout prix à se réinventer au niveau de la langue. Mais récemment, en mettant bout à bout des notes que j’avais sur mon téléphone, j’ai vu qu’il y avait une variété de modes d’expression : une fois ça a l’air d’être ampoulé façon grand siècle, un autre coup c’est verbal. Dans mes chansons, c’est difficile car j’ai une voix que je ne peux pas réinventer mais dans mes deux romans, il y a déjà une amplitude, on pourrait presque penser qu’ils ne viennent pas de la même main. Et celuis sur lequel je travaille propose le troisième point d’un triangle…ou d’une ligne.

    Sur scène vous vous livrez à des improvisations, est-ce que cela vous plait, d’improviser avec le langage ?

    Oui, je le fais depuis longtemps. Ce qui me paraît fascinant dans la langue, dans la capacité de dire des choses, c’est que le langage articulé a disons 100 000 ans, qu’on est plusieurs milliards à parler, et que malgré cela, on peut quand même prononcer une phrase dans cette pièce qui n’a jamais été prononcée par personne, on peut le faire facilement. Vous voulez que je le fasse

    Bien sûr !

    « Vladimir Poutine a dit à ma grand-tante que deux poivrons dans la même journée, c’était trop ». Je ne peux pas affirmer qu’elle n’ait jamais été prononcée mais il y a peu de chances.

    Production vidéo Aether Studio

    Crédit Photo Thibault Frisoni