• Engrenages & Fictions rencontre Babx

    Chaque trimestre, Engrenages & Fictions rencontre un artiste pour la lecture d’un texte de son choix et pour évoquer son rapport à l’écriture et à la littérature. Rencontre #4 : Babx. Il a choisi de nous lire un extrait de « Belle Merveille », premier roman du poète haïtien James Noël, et nous parle poésie et alambics…

    Tu as choisi de lire un extrait de Belle Merveille, de James Noël. Peux-tu nous en parler ?

    James est un poète haïtien que j’ai rencontré au moment où je sortais mon album Cristal Automatique. J’ai pu constater alors à quel point la France a un problème avec la poésie : le mot nous ramène à quelque chose de poussiéreux et académique. James lui, comme beaucoup d’écrivains de là-bas, redonne ses lettres de « dénoblesse » à la poésie. Dans sa bouche, le mot sonne comme une appartenance à un groupe hip-hop, comme quelque chose de très contemporain, très jeune, très en action.

    Belle Merveille est son premier roman, une sorte de poème, de cantique, très concis, très rythmique. Là encore, très contemporain. Il l’a écrit à la suite du tremblement de terre qui a frappé Haïti et fait 300 000 morts. C’est d’une insolence et d’une vitalité incroyables, absolument pas dans le pathos ni la complaisance. De cette tragédie qu’il a vécue au premier plan, il a réussi à faire de la poésie, telle que je l’entends :  à savoir une manière d’extirper la vie, même des décombres. « Ici, la boue est faite de nos fleurs » écrit Queneau (Les Fleurs Bleues), en l’occurrence, c’est plutôt les fleurs sont faites de notre boue. C’est le texte de quelqu’un qui se tient debout. En plus, il très musical : de courts chapitres, souvent précédés d’onomatopées ou de didascalies de notes de musique. On dirait qu’il écrit la partition du séisme. Je trouve que c’est presque une œuvre musicale en soi donc, forcément, ça m’a parlé.

    Tes textes à toi sont aussi, pour certains, en lien avec des évènements qui ont fait l’actualité. Quand tu écris, est-ce en réaction à quelque chose ?

    Oui bien sûr. Même si je me méfie du mot « actualités» : je n’écris pas mes chansons en regardant BFM TV… Mais face à ce qui se passe dans le monde –  de merveilleux ou de terrible -, ma manière de réagir est d’en extirper un peu de poésie, de musique. Oui, essayer de réagir, d’ajuster ma place dans le monde avec de la musique est la seule chose que je puisse faire.

    Sans cela, d’où vient l’impulsion d’écrire ? 

    Je reprends les mots de Breton qui dit : « C’est comme si, tout à coup, on était venu me donner de mes nouvelles ». Je crois que c’est ça, écrire, c’est essayer de se donner de ses nouvelles.  C’est certainement pareil aux inscriptions dans la grotte de Chauvet :  dans leur caverne toute sombre, ces mecs-là ont laissé une preuve qu’ils étaient en vie. Je pense que c’est ça l’écriture, la musique : c’est une manière de se faire vibrer jusqu’à se prouver qu’on existe vraiment.

    Et dans cette quête, t’arrive-t-il de te censurer ?

    Bien sûr, mais de moins en moins. Là où avant, j’essayais de trouver des parades, plus formelles qu’autre chose, maintenant j’essaie d’être beaucoup plus libre dans ma manière d’écrire. Du coup, ce qu’il en sort est plus simple aussi. J’ai moins besoin de sophistiquer les choses. Certainement par plus grande confiance. Ou alors ai-je moins peur d’écrire des conneries qu’avant. Et quand bien même il en sortirait des conneries c’est pas grave !

    Ton écriture a donc évolué…

    Oui ! Je crois que plus ça va, plus je commence à me reconnaître dans ce que j’écris. Avant j’avais besoin de mélanger tous mes alambics à la manière d’un savant fou jusqu’à ce que ça pète. Je commence à trouver des dosages qui me plaisent plus, qui laissent un petit peu plus de place à l’imagination, aux silences. En tout cas j’essaie d’aller vers ça. Je ne sais pas si sobriété est le mot…. Mais plus d’air en tout cas.

    La chanson, c’est une forme d’écriture bien particulière.

    J’essaie vraiment de fuir le diktat de la forme, surtout dans une chanson. Trop sophistiquer le texte me laisse assez étranger à la chanson au bout d’un moment car il y a toujours cette tentation un peu gainsbourienne dans la forme qui veut rendre le truc chic, concis… Il l’a très bien fait, je n’ai plus vocation à aller vers ça. J’essaie d’être le plus sincère possible, le plus juste par rapport à ce qui raisonne en moi.

    Et comment travailles-tu ?

    Pour moi, la musique et le texte fonctionnent de plus en plus comme un hydre à deux têtes. Avant, j’écrivais les textes et je mettais la musique après. Du coup, j’avais un peu tendance à vouloir lire le texte comme une pièce en soi, qui pourrait exister sans musique. Or, la chanson, c’est vraiment ce dosage assez fin entre la musique et le texte, où l’un ne doit pas bouffer l’autre. Maintenant, je n’écris pas, c’est de plus en plus dans l’oralité : je fais des chanson en même temps que la musique et l’écriture vient à la fin.

    Pourquoi avoir choisi cette forme ?

    J’ai été assez tôt frappé de poésie et comme tout adolescent je me suis pris Rimbaud en pleine figure… Je voulais être lui tout simplement (rires). Je me suis mis à écrire, beaucoup, beaucoup… Je faisais déjà de la musique et à un moment donné, il a été question de mélanger les deux :  il y a une forme qui était là pour cela et qui s’appelait la chanson. Mais je n’ai jamais poursuivi le but de faire de la chanson, pour moi cela a toujours été un prétexte pour faire autre chose : l’écriture, la musique. Je ne me suis jamais rêvé en chansonnier.

    Éprouves-tu le désir d’explorer d’autres formats d’écriture ?

    Non, pas du tout  ! Écrire un recueil de nouvelles ou un roman me terrorise d’avance. Non, c’est vraiment avec la musique que je me sens capable. Je pense que je serais très ennuyeux à lire si d’aventure je me mettais à écrire un roman ou un recueil de poèmes.

    Tu écris aussi pour d’autres, est-ce une forme de liberté ?

    Écrire pour d’autres c’est une manière de rentrer chez eux, comme un fantôme, de visiter leurs pièces… Une sorte de haute couture aussi, il faut arriver à trouver quelque chose qui tombe bien sur la personne pour qui on écrit. Donc je vais chercher des choses que je n’aurais pas faites pour moi et oui, je m’autorise des choses que je ne me serais certainement pas autorisées.

    Faut-il connaître et apprécier l’interprète pour cela ?

    On rentre dans l’imaginaire de quelqu’un donc je suis très à l’affût de petits détails qui font cette personne et que je vais essayer de remettre dans mes chansons. En tout cas,  je ne pourrais pas écrire une chanson pour quelqu’un et la donner à un autre. Et de préférence, oui, il vaut mieux les aimer.

    Il y a-t-il un « sceau » Babx dans les textes que tu écris pour les autres ? Je pense à une manière de chanter, dire les mots…

    Je serais prétentieux de dire cela… En revanche, quand ce que j’ai écrit n’est pas bien dit, ça m’énerve ! Mais j’ai eu de la chance de ce côté là. Camélia Jordana notamment, fait ça divinement bien. J’ai trouvé chez elle tout ce que je peux chercher, voire ce que je n’arrive pas à faire avec mes propres chansons. Quand elle dit ce que j’ai écrit, j’ai toujours l’impression que le texte prend un certain nombre de points. Et d’ailleurs c’est souvent un test que je fais pour savoir si j’ai réussi une chanson ou pas, je la lui fais chanter. Mais je me méfie car elle pourrait chanter le bottin en le faisant passer pour un chef d’œuvre…

    Avec Cristal Automatique, tu as mis en musique les textes de nombreux poètes. Est-ce que ce travail peut s’apparenter à celui d’un traducteur en littérature ?  

     Oui c’est une bonne manière de le dire, j’aime bien aussi le mot que l’on utilise en photo. Pour passer du négatif au développement : le révélateur. Quand je dis un texte, que je compose de la musique dessus, c’est pour révéler aux gens ce qu’il y a derrière le texte et même dans le texte. La musique peut être un vecteur pour que le texte soit encore plus charnel, plus palpable, qu’il parvienne plus facilement aux gens. Cela ne marche pas forcément avec tous, certains ne se prêtent pas à la musique ou n’en ont pas besoin. Mais il y bien quelque chose de l’ordre de la traduction, avec toute la déformation que cela inflige au texte. Un texte n’est pas fait pour être scrupuleusement respecté, il faut aussi qu’il soit un peu malmené, qu’il passe par des tas de trucs pour atteindre les gens.

    Quel lecteur es-tu ?

    Je lis beaucoup moins qu’avant, je ne sais pas pourquoi. Peut-être parce que j’écris plus. Je lis très peu de romans, beaucoup plus des formes tournées vers la poésie. Ou des formes hybrides comme Belle Merveille qui est justement pour moi l’endroit de lecture que j’adore : une forme plutôt courte, pas forcément une histoire à suivre, même si je peux adorer ça. Je lis aussi beaucoup de bouquins politiques. Mais je suis devenu un cancre de lecteur. La poésie c’est bien aussi pour ça : on peut prendre un bouquin au milieu, à la fin. Je peux bloquer sur un poème, un passage qui me fait mon année. Oui, je peux vraiment bloquer longtemps sur quatre lignes. C’est pour ça que je n’ai plus besoin de lire je ne sais pas combien de bouquins dans l’année pour remettre du fuel dans la machine. Belle Merveille par exemple, lu cet été, continue de faire son chemin en moi.